Au Sénégal, se nourrir coûte déjà cher. Et lorsqu’un problème de santé survient, se soigner coûte souvent encore plus cher.
C’est pour cela que la question des pesticides dans les légumes ne devrait pas être considérée comme un sujet réservé aux agronomes ou aux scientifiques.
Elle concerne directement ce que nous mettons dans nos assiettes, l’argent que nous dépensons pour manger et, potentiellement, celui que nous devrons dépenser pour nous soigner.
Plusieurs études réalisées dans la zone des Niayes, l’un des principaux bassins maraîchers du Sénégal, ont retrouvé des résidus de pesticides dans des légumes [1][2][5]. Certaines molécules détectées ne sont aujourd’hui plus autorisées comme pesticides agricoles dans l’Union européenne.
Cela ne signifie pas que tous les légumes vendus au Sénégal sont dangereux.
Mais les résultats sont suffisamment sérieux pour poser une question simple : qui contrôle régulièrement ce que nous mangeons ?
Des pesticides retrouvés dans beaucoup de légumes
Une étude publiée en 2016 dans la revue scientifique Chemosphere a analysé 175 échantillons de tomates, de laitues et de choux provenant de Cambérène, Thiaroye, Malika et Niaga [1].
Les chercheurs ont retrouvé au moins un résidu de pesticide dans :
- 65 % des tomates ;
- 71 % des laitues ;
- 93 % des choux.
Il faut immédiatement préciser ce que cela veut dire.
Trouver une trace de pesticide dans un légume ne signifie pas automatiquement que ce légume est dangereux.
La quantité compte. Le produit utilisé compte. La fréquence à laquelle une personne est exposée compte également.
Mais l’étude ne s’est pas contentée de constater la présence de résidus. Les chercheurs ont aussi relevé des problèmes dans certaines pratiques : quantité appliquée, fréquence des traitements, manière de mesurer les produits et respect des bonnes pratiques agricoles [1].
Parmi les substances les plus fréquemment détectées figuraient notamment le dicofol, le chlorpyrifos, des dérivés du DDT, le diméthoate et la lambda-cyhalothrine [1].
Dix ans plus tard, le problème n’a pas disparu
En avril 2026, une autre étude consacrée aux Niayes a présenté des analyses effectuées à Notto Gouye Diama, Fass Boye et Lendeng [2].
Les chercheurs ont recherché onze pesticides dans neuf échantillons de produits maraîchers.
Ils en ont détecté huit.
Pour quatre molécules — le profénofos, la lambda-cyhalothrine, le diméthoate et l’abamectine — certaines concentrations dépassaient les limites maximales de résidus européennes utilisées comme référence par les chercheurs [2].
Selon les sites, le taux de non-conformité annoncé allait de 40 à 60 % [2].
Mais cette étude portait sur seulement neuf échantillons.
Elle constitue donc un signal d’alerte, pas une photographie de tous les légumes consommés au Sénégal.
Une autre étude publiée en juillet 2026, portant notamment sur des producteurs et des échantillons de légumes des Niayes, a elle aussi signalé des dépassements de limites maximales de résidus pour plusieurs cultures [5].
Certains pesticides retrouvés ne sont plus autorisés en Europe
Tous les pesticides détectés dans les Niayes ne sont pas interdits dans l’Union européenne.
C’est important de le préciser.
La lambda-cyhalothrine et l’abamectine, par exemple, restent utilisées dans certaines conditions en Europe.
En revanche, d’autres substances retrouvées dans les études sénégalaises ne sont plus approuvées comme pesticides agricoles dans l’Union européenne.
C’est notamment le cas du chlorpyrifos et du diméthoate.
Chlorpyrifos : pourquoi l’Europe l’a retiré
Le chlorpyrifos est un insecticide qui a longtemps été utilisé pour protéger différentes cultures contre les insectes.
L’Union européenne a décidé de ne pas renouveler son autorisation en 2020 [3][4].
Pourquoi ?
Parce que les scientifiques européens ont relevé des inquiétudes concernant de possibles effets sur le développement du système nerveux, notamment chez les enfants, ainsi que des inquiétudes concernant le matériel génétique [3].
Dit plus simplement : les autorités n’étaient plus en mesure de déterminer avec suffisamment de certitude une quantité d’exposition pouvant être considérée comme sûre.
Diméthoate : qu’est-ce que « endommager le matériel génétique » veut dire ?
Le diméthoate est lui aussi un insecticide qui n’est plus approuvé comme substance active phytopharmaceutique dans l’Union européenne.
Lorsqu’il entre dans un organisme, il peut notamment se transformer en une autre substance appelée ométhoate.
Les évaluations européennes ont considéré que cette substance pouvait provoquer des modifications du matériel génétique.
Mais cette expression est difficile à comprendre si on n’est pas scientifique.
Pour faire simple, l’ADN est comme le mode d’emploi de nos cellules.
Il contient les informations qui indiquent à une cellule comment fonctionner, se réparer et se reproduire.
Si ce « mode d’emploi » est abîmé, des erreurs peuvent apparaître. Notre organisme sait en réparer beaucoup. Mais si certaines erreurs persistent, une cellule peut commencer à fonctionner ou à se multiplier anormalement.
C’est notamment pour cette raison que les substances capables d’endommager l’ADN sont surveillées de très près : certaines altérations de l’ADN peuvent contribuer, dans certaines circonstances, au développement de maladies, dont certains cancers.
Cela ne veut absolument pas dire qu’une personne qui mange une tomate contenant une trace de pesticide aura un cancer.
Le risque dépend de la dose, de la fréquence d’exposition et de nombreuses autres variables.
La question réglementaire est différente : lorsqu’une autorité sanitaire ne parvient pas à garantir un niveau d’exposition suffisamment sûr, elle peut décider de retirer l’autorisation du produit.
Le vrai problème est aussi la manière d’utiliser les pesticides
Même un pesticide autorisé peut devenir problématique s’il est mal utilisé.
Prenons un exemple simple.
Un produit peut nécessiter d’attendre plusieurs jours entre le dernier traitement et la récolte.
Ce délai sert à laisser le temps à la quantité de pesticide présente sur ou dans le végétal de diminuer.
Si le producteur traite aujourd’hui et récolte demain alors qu’il devrait attendre plus longtemps, le consommateur peut être exposé à une quantité plus importante de résidus.
Les études menées dans les Niayes ont justement relevé des pratiques ne respectant pas toujours les recommandations concernant les doses, la fréquence ou les délais [1][2].
Le problème n’est donc pas simplement : « pesticide ou pas pesticide ? »
La vraie question est : quel produit, quelle quantité, sur quelle culture, à quel moment et avec quel contrôle ?
Le lien avec le pouvoir d’achat est direct
Au Sénégal, la question est d’autant plus importante que l’alimentation pèse déjà lourd dans le budget des ménages.
Une famille doit d’abord trouver l’argent nécessaire pour acheter ses légumes, ses céréales, sa viande, son poisson et les autres produits de première nécessité.
Puis, lorsqu’un problème de santé apparaît, arrivent les consultations, les analyses, les médicaments et parfois l’hospitalisation.
Et la santé peut devenir encore moins accessible que la nourriture.
C’est ce qui rend la question des pesticides particulièrement injuste lorsqu’un contrôle insuffisant existe.
Le consommateur paie d’abord pour manger.
Il devrait pouvoir avoir confiance dans ce qu’il achète.
S’il doit ensuite supporter un risque évitable lié à une mauvaise utilisation des produits agricoles, puis payer encore davantage pour se soigner, on entre dans un cercle vicieux : nourriture chère, contrôle insuffisant, risque sanitaire et soins encore plus chers.
Cela ne veut pas dire que tous nos légumes sont dangereux
Les données disponibles ne permettent pas de dire que toutes les tomates, toutes les laitues ou tous les choux vendus au Sénégal présentent un danger.
Il serait trompeur d’utiliser les chiffres de ces études pour tirer une telle conclusion.
Les travaux disponibles concernent des lieux, des périodes et des nombres d’échantillons précis.
Ce qu’ils montrent, en revanche, c’est qu’il existe assez de signaux concordants pour justifier une surveillance régulière et transparente.
Qui contrôle ce que nous mangeons ?
C’est probablement la question centrale.
On pourrait imaginer un système simple et compréhensible par tout le monde.
Chaque mois, des tomates, laitues, choux, poivrons, oignons, pommes de terre et autres produits seraient achetés au hasard dans plusieurs marchés du pays.
Ils seraient analysés en laboratoire.
Puis les résultats seraient publiés :
- quel légume a été analysé ;
- dans quel marché il a été acheté ;
- quel pesticide a été retrouvé ;
- quelle quantité a été mesurée ;
- si la limite autorisée a été dépassée ou non.
Cela permettrait aux consommateurs de savoir ce qu’ils mangent.
Cela protégerait aussi les producteurs qui travaillent correctement, au lieu de laisser planer un soupçon sur toute une profession.
Un sujet moins spectaculaire que la politique, mais beaucoup plus quotidien
Le débat public sénégalais est largement occupé par la politique : déclarations, polémiques, alliances, élections, gouvernement et opposition.
Ces sujets ont leur importance.
Mais gouverner un pays, c’est également répondre aux problèmes beaucoup plus ordinaires qui déterminent la vie quotidienne.
Que mangeons-nous ?
Combien cela nous coûte-t-il ?
Nos aliments sont-ils suffisamment contrôlés ?
Et si nous tombons malades, pouvons-nous nous soigner ?
La question des pesticides dans les Niayes n’est donc pas seulement un problème agricole.
C’est aussi un sujet de santé publique, de pouvoir d’achat et de protection du consommateur.
Et lorsqu’il s’agit de ce que des millions de personnes mettent chaque jour dans leur assiette, demander davantage de contrôles et davantage de transparence n’a rien d’excessif.
Établi, non établi
Établi. Plusieurs études ont retrouvé des résidus de pesticides dans des légumes produits dans les Niayes [1][2][5]. Certains produits fréquemment détectés dans les études, notamment le chlorpyrifos et le diméthoate, ne sont plus autorisés comme pesticides agricoles dans l’Union européenne [3][4].
Non établi. Ces données ne permettent pas d’affirmer que tous les légumes vendus au Sénégal sont contaminés à des niveaux dangereux. Pour le savoir, il faudrait un programme national de prélèvements réguliers et représentatifs, avec publication des résultats.
Ce qu’il faut retenir
Le sujet ne mérite ni panique ni banalisation.
Les études disponibles ne disent pas que chaque légume vendu au Sénégal est dangereux.
Elles disent quelque chose de plus précis : des pesticides, dont certains ne sont plus autorisés comme pesticides agricoles en Europe, ont été retrouvés dans des légumes des Niayes, et certaines analyses récentes ont relevé des dépassements de limites maximales de résidus.
Dans un pays où se nourrir représente déjà un effort important pour de nombreux ménages et où se soigner peut coûter encore plus cher, cela suffit pour demander une chose très simple :
des contrôles réguliers, et des résultats accessibles au public.
