Une rue transformée en étendue d’eau après une forte pluie. Des voitures immobilisées ou contraintes de contourner les parties les plus profondes. Des piétons qui avancent dans une eau dont ils ne voient pas le fond.
La photographie transmise à SeneSource montre une voie située à proximité du corridor du BRT. Nous ne publions pas sa localisation précise. Cette image ne suffit pas, à elle seule, à juger toute la politique sénégalaise de lutte contre les inondations. Elle rend toutefois la question impossible à esquiver : après près de vingt ans de plans et des centaines de milliards de F CFA annoncés, que peut-on réellement vérifier ?
La réponse courte est la suivante : au moins trois grandes séquences nationales peuvent être distinguées depuis 2006. Le PDGI 2012-2022 avait un coût programmé de 766,99 milliards de F CFA. L’État affirme en avoir exécuté 717,80 milliards, mais ce total final ne peut pas être rapproché, dans un audit public unique, de chaque marché payé, de chaque ouvrage réceptionné et de la protection réellement obtenue.
Combien de plans anti-inondation ont été lancés ?
La réponse dépend de ce que l’on appelle un « plan ». Si l’on compte les grandes séquences nationales, SeneSource en distingue trois.
- Le Plan Jaxaay, mis en œuvre à partir de 2006 après les graves inondations de 2005. Il associait bassins, ouvrages hydrauliques et relogement de familles sinistrées.
- Le Programme décennal de gestion des inondations, ou PDGI 2012-2022, doté d’une enveloppe prévisionnelle de près de 767 milliards de F CFA.
- Le cadre post-2022, annoncé d’abord comme un programme 2023-2033, puis présenté à travers la Stratégie nationale de gestion intégrée du risque d’inondation, la SNGIRI. Sa formalisation institutionnelle n’était toutefois pas achevée en juillet 2026 [6].
À cela s’ajoutent plusieurs projets : PROGEP I et II, PGIIS, PROMOVILLES, PAEIIS, ainsi que des travaux portés par l’ONAS et d’autres agences. Ils ne doivent pas être automatiquement comptés comme autant de plans nationaux indépendants, car leurs calendriers, leurs financeurs et parfois leurs ouvrages se chevauchent.
Le Plan ORSEC est d’abord un mécanisme d’organisation des secours en situation d’urgence. Chaque activation ne correspond donc pas à un nouveau programme structurel d’investissement.
Plan Jaxaay : 52 milliards prévus et un audit public
Le premier montant solidement documenté vient de la Cour des comptes [1]. Les ressources affectées au projet chargé de mettre en œuvre le Plan Jaxaay provenaient de 45 milliards de F CFA initialement prévus pour les fêtes de l’Indépendance de 2006 et de 7 milliards initialement destinés aux élections de la même année.
L’enveloppe totale atteignait donc 52 milliards de F CFA. Les documents du projet faisaient état de 47,68 milliards de dépenses au 31 décembre 2009. La Direction de la dette et de l’investissement du ministère des Finances comptabilisait pour sa part 50,26 milliards de F CFA mandatés au 1er septembre 2010 [1].
L’audit ne conclut pas que rien n’a été réalisé. Des logements et des ouvrages hydrauliques ont été construits. La Cour a cependant relevé de lourdes défaillances :
- plus de 80 milliards de dépenses avaient été programmés malgré une enveloppe de 52 milliards ;
- près de 6 milliards de dépenses hors budget ont été relevés pour 2006 et 2007 ;
- les dépassements budgétaires atteignaient 1,24 milliard de F CFA ;
- la cellule d’audit interne, installée tardivement, n’avait réalisé aucune mission ;
- certains marchés avaient commencé avant leur approbation ;
- des cautions de bonne exécution avaient expiré avant la fin des travaux ;
- des problèmes concernaient aussi la réalisation de bassins et l’attribution de logements [1].
Pour Jaxaay, il existe donc un contrôle public détaillé. Ce même niveau de traçabilité n’est pas disponible dans un document unique pour l’ensemble du plan suivant.
PDGI : pourquoi trois montants différents ?
Le coût prévisionnel du PDGI 2012-2022 était de 766 988 450 362 F CFA [2][3]. Ce montant est un budget programmé, pas la preuve que toute la somme a été dépensée.
Trois chiffres publics apparaissent ensuite :
- 291,34 milliards de F CFA : dépense totale comptabilisée dans le document du ministère des Finances remis à la mission parlementaire en 2021, soit environ 38 % de l’enveloppe initiale ;
- 511,23 milliards de F CFA : reconstitution plus large retenue par cette mission en intégrant des projets réalisés par plusieurs agences et directions, soit 66,65 % ;
- 717,80 milliards de F CFA : bilan final annoncé après la clôture du programme, soit 93,59 % [2][3].
Ces montants ne sont pas nécessairement contradictoires. Ils peuvent correspondre à des dates différentes et à des périmètres différents. C’est précisément pour cette raison qu’un bilan final devrait publier le tableau de passage entre eux.
Quelles dépenses ont été ajoutées entre 291 et 511 milliards ? Quels nouveaux paiements expliquent ensuite le passage à près de 718 milliards ? Quels projets ont été intégrés au calcul final ? Existe-t-il des doubles comptes entre programmes ? En l’absence d’un état consolidé détaillé, le citoyen ne peut pas le vérifier.
Ce que l’État affirme avoir réalisé
Le bilan gouvernemental publié après le programme revendique [3] :
- 933,25 kilomètres de réseaux de drainage ;
- 50 bassins de stockage ;
- 49 stations de pompage ;
- 25 000 personnes relogées ;
- un taux d’exécution financière de 93,59 %.
Ces données montrent que des réalisations sont revendiquées et que des ouvrages existent. Elles ne remplacent pas un audit de performance indépendant vérifiant, ouvrage par ouvrage, le coût, la réception, l’entretien et la protection apportée aujourd’hui.
Il serait donc inexact d’affirmer que « rien n’a été fait ». Il serait tout aussi imprudent de conclure que le problème est réglé à partir d’un total national.
Des résultats réels, mais localisés
Le suivi du PROGEP II par la Banque mondiale permet de distinguer les résultats concrets de la couverture nationale [4]. Au 30 avril 2026 :
- 98,88 millions de dollars avaient été décaissés, soit environ 35 % du financement alors en vigueur ;
- plus de 62 kilomètres de réseaux primaires et secondaires avaient été réalisés ;
- plus de 20 bassins de rétention avaient été aménagés ;
- environ 1 500 hectares et 250 000 personnes étaient considérés comme protégés dans les zones d’intervention ;
- plusieurs travaux du bassin de Mbeubeuss étaient achevés, tandis que ceux du bassin de Mbao atteignaient environ 85 %.
Le même rapport indique que certains transferts d’ouvrages à l’ONAS étaient encore en cours, que des documents de planification accumulaient des retards et que le système de télégestion des ouvrages PROGEP par l’ONAS n’était pas encore fonctionnel en mai 2026 [4].
Le constat est donc nuancé : des ouvrages produisent des effets mesurables dans certaines zones, tandis que d’autres rues et quartiers restent sans protection suffisante.
Pourquoi une rue peut-elle encore être totalement inondée ?
Une infrastructure de drainage protège un territoire déterminé. Son efficacité dépend notamment :
- de la continuité du réseau jusqu’à un exutoire fonctionnel ;
- de la capacité des canaux et des bassins ;
- du fonctionnement et de l’alimentation électrique des pompes ;
- du curage avant et pendant l’hivernage ;
- des déchets qui peuvent obstruer les conduites ;
- de l’urbanisation des zones basses et des voies naturelles d’écoulement ;
- de l’intensité et de la durée des précipitations.
Une rue inondée ne prouve pas, à elle seule, que tous les investissements nationaux ont échoué. Elle montre que la protection reste inégale et que le bilan national doit être rendu lisible commune par commune, voire bassin par bassin.
Existe-t-il des audits ? Oui, mais ils sont fragmentés
Outre le Plan Jaxaay, la Cour des comptes a contrôlé la gestion de l’ONAS pour les exercices 2012 à 2017 [5]. Son rapport relève notamment :
- un manquant de caisse de 98,10 millions de F CFA en 2016 ;
- un écart de 6,93 milliards de F CFA entre les données de l’ONAS et celles de la SDE concernant la redevance d’assainissement ;
- 14,11 milliards de F CFA de programmes d’investissement non réalisés ;
- des faiblesses de gouvernance, de contrôle interne, de comptabilité et de passation des marchés ;
- une couverture territoriale limitée et des stations parfois saturées.
Ce rapport concerne l’ONAS. Il ne constitue pas un audit global du PDGI. Les projets financés par la Banque mondiale disposent aussi de rapports financiers et techniques périodiques, mais ces contrôles portent sur des projets déterminés et non sur la totalité des 717,80 milliards revendiqués.
Au 15 septembre 2026, SeneSource n’a pas retrouvé, parmi les documents accessibles au public, un audit externe final et consolidé de l’ensemble du PDGI 2012-2022. Cela ne signifie pas qu’aucun contrôle interne n’existe. Cela signifie que le public ne dispose pas d’un document unique permettant de rapprocher les dépenses, les marchés, les ouvrages réceptionnés et leur efficacité actuelle.
Une nouvelle stratégie encore à finaliser
Le 3 juillet 2026, le Premier ministre a présidé un conseil interministériel consacré aux inondations [6]. Les décisions publiées demandaient notamment :
- d’achever les travaux en cours et les opérations de curage ;
- de garantir l’alimentation électrique des stations de pompage ;
- d’organiser le transfert à l’ONAS des ouvrages construits par d’autres structures ;
- de transmettre des comptes rendus périodiques sur l’exécution des décisions ;
- de soumettre la SNGIRI au Conseil des ministres pour adoption.
Ce dernier point est important. Un programme 2023-2033 avait été annoncé dès 2023. Trois ans plus tard, la nouvelle stratégie nationale devait encore franchir l’étape de l’adoption formelle.
Les documents que les citoyens doivent pouvoir consulter
Pour sortir du débat entre communication officielle et soupçons non démontrés, cinq publications sont nécessaires :
- Le bilan financier définitif du PDGI, avec chaque projet, son financeur, son montant engagé et son montant payé.
- La liste géolocalisée des ouvrages, avec le marché correspondant, l’entreprise, la date de réception et l’autorité chargée de l’entretien.
- L’explication officielle des écarts entre 291,34 milliards, 511,23 milliards et 717,80 milliards de F CFA.
- Un audit de performance indépendant, mesurant le comportement de chaque ouvrage après les fortes pluies.
- Le calendrier financé du nouveau cadre national, accompagné d’indicateurs publics de suivi.
ÉTABLI / ALLÉGUÉ / EN ATTENTE
ÉTABLI. Des financements ont été engagés et des ouvrages ont été construits. Le PDGI avait une enveloppe prévisionnelle de 766,99 milliards de F CFA. Le bilan final de l’État revendique 717,80 milliards exécutés, 933,25 kilomètres de drainage, 50 bassins et 49 stations de pompage [2][3].
ALLÉGUÉ. Le taux de 93,59 % et le total de 717,80 milliards constituent le bilan officiel. Sans rapprochement financier final et détaillé, SeneSource ne peut pas les certifier de façon indépendante.
EN ATTENTE. L’état exhaustif des paiements, la liste des marchés, la réception de chaque ouvrage, leur responsable d’entretien, leurs résultats après les pluies et l’audit externe consolidé du PDGI.
La photographie publiée ici ne démontre ni que 718 milliards de F CFA ont disparu ni que tous les plans ont été inutiles. Elle documente une inondation actuelle et rappelle que le résultat doit aussi être mesuré rue par rue.
La question la plus sérieuse n’est donc pas « où sont passés les 766 milliards ? », mais celle-ci : l’État peut-il publier le rapprochement audité entre l’argent effectivement payé, les ouvrages effectivement livrés et les populations effectivement protégées ?
Note méthodologique
SeneSource distingue les crédits programmés, les dépenses comptabilisées et les bilans déclaratifs. Nous n’additionnons pas automatiquement les enveloppes de Jaxaay, du PDGI et des différents PROGEP, car certains travaux et financements peuvent se chevaucher. Toute accusation de détournement nécessiterait des preuves que les documents publics consultés ne permettent pas d’établir.
